Nous vivons dans un monde où le président des États-Unis envoie une lettre à la Norvège pour annoncer qu'il ne se soucie plus de la paix. Pourquoi ? Parce que la Norvège a ignoré ses efforts pour mettre fin à une série de guerres et ne les a pas récompensés par le prix Nobel de la paix. Il est essentiel que chacun prenne enfin conscience ce qu'est le monde dans lequel nous vivons aujourd'hui. Il n'y a plus de responsables ; la droite dure entre en scène ; un petit singe tape bêtement sur les cymbales, annonçant une ère d'absurdité extrême et une véritable avalanche de violence généralisée.
Je suis ukrainienne et, de ce fait, mon regard sur ces événements et bien d'autres est particulier. Douze années de guerre [depuis l’annexion de la Crimée. NDT] ont profondément bouleversé notre vision du monde. Mon mari, le célèbre écrivain ukrainien Artem Chekh, a déjà consacré plus de cinq ans de sa vie à la défense militaire de notre pays. Certains de mes amis, eux aussi artistes, sont morts. D'autres ont été grièvement blessés – physiquement ou psychologiquement –, faits prisonniers par les Russes, ont disparu ou ont perdu leur maison. Nous vivons ici au milieu d'une telle concentration de tragédies et d'épreuves qu'une personne ordinaire, venant d'un pays paisible, a du mal à l'imaginer. Ceux d'entre nous qui sont encore en vie se sont largement adaptés à cette réalité. Nous avons aussi appris l'art complexe et multiforme de la survie et, parfois, nous possédons déjà une expérience si unique que nous sommes prêts à la partager.
Les Ukrainiens ne sont guère plus sages que le reste des Européens, mais les circonstances ont évolué de telle sorte que nous avons été contraints de constater, plus tôt que beaucoup d'autres, que les idées sur l'ordre mondial avec lesquelles nous avons grandi sont désormais obsolètes. Face à ce constat, nous avons très vite appris à nous adapter. Les écoles doivent, avant tout, préparer les enfants d'aujourd'hui à cette réalité. Il est également important que les adultes prennent conscience de la dévalorisation rapide de ce qui avait de la valeur hier, et que, pour survivre – en tant que nations et en tant qu'individus –, nous devons repenser nos connaissances et compétences passées et en acquérir rapidement de nouvelles.
Nous pensions autrefois que les institutions démocratiques bâties par la civilisation occidentale ou certains accords de coexistence entre pays étaient très solides. Cela semblait être le cas, mais le monde change à nouveau rapidement. Si un agresseur peut si facilement envahir le territoire d'autrui et s'emparer, par exemple, de la Crimée en toute impunité, pourquoi ne pourrait-il pas s'emparer du Groenland pour un autre, de Taïwan pour un autre encore, et ainsi de suite ?
Il était autrefois admis qu'une armée puissante se composait de nombreux chars et d’équipements militaires performants. C'était le cas. Mais les guerres d'aujourd'hui et de demain sont avant tout des batailles de technologies de pointe. C'est pourquoi, par exemple, l'Ukraine produisait déjà en 2025 900 % de drones de plus par mois que l'année précédente. Un drone bon marché peut facilement atteindre une structure métallique coûteuse. Les rapports de force entre David et Goliath ont bien changé.
Nous pensions autrefois que les logements prestigieux étaient des appartements avec des baies vitrées panoramiques. Nous savons très bien maintenant que ces appartements sont les plus vulnérables, que la vraie valeur réside dans des maisons dotées d'espaces de rangement confortables et pré-aménagés, non totalement dépendantes de l'approvisionnement en électricité. Et ainsi de suite. Les exemples sont nombreux. Forts d'une vaste expérience militaire et civile, les Ukrainiens pourraient sans doute déjà rédiger des manuels en plusieurs volumes sur des sujets très variés. Nous en rédigeons d'ailleurs constamment pour nous-mêmes car chaque nouvelle phase de la guerre apporte son lot de défis. Hier, par exemple, en tant qu'habitante de Kyiv, j'ai lu sur les réseaux sociaux des instructions détaillées pour survivre en hiver dans un immeuble sans électricité, sans eau courante et sans chauffage. Les habitants de Marioupol ont vécu de terribles épreuves et ils partagent désormais des astuces pratiques avec ceux de Kyiv qui doivent survivre à cet hiver rigoureux. Les Russes détruisent délibérément notre système énergétique, mais ce n'est pas une raison de capituler ; c'est simplement une nouvelle épreuve.
Ces dernières années, nous avons beaucoup appris : comment faire tenir toute notre vie dans une seule valise, comment bâtir notre propre système de bénévolat sans trop dépendre des institutions étatiques, comment soutenir quotidiennement notre armée, quels chevaux de Troie et cavaliers de l'Apocalypse envoyer à notre ennemi pour détruire son économie, et comment, avant de nous coucher, glisser un peu de croquettes dans la poche de notre pyjama pour que les chiens de sauvetage nous retrouvent plus vite en cas d'urgence sous les décombres. Oui, nous avons aussi étudié avec assiduité l'humour noir. Bien sûr, nous avons commis de nombreuses erreurs en cours de route. Mais elles sont aussi matière à tirer des leçons pour l'avenir qui font l'objet d'études approfondies par d'autres pays. En ont-ils vraiment besoin ? Je n'en suis pas certain. Peut-on vraiment s'attendre à une nouvelle guerre mondiale qui toucherait différents pays d'Europe ? Je ne saurais le dire. Mais je constate que je ne suis pas la seule à me poser ces questions. « Nous devons accepter de perdre nos enfants », a récemment déclaré le général Fabien Mandon, chef d'état-major des armées françaises [mots prononcés le 18 novembre 2025 lors d’une intervention au congrès des maires de France. NDT]. Parallèlement, en janvier dernier, la France a instauré un service militaire volontaire rémunéré pour les jeunes de 18 à 25 ans. D'autres pays suivent désormais cette voie. Si par exemple la Finlande et la Norvège ont un service militaire obligatoire depuis longtemps, l'Allemagne met également en place un nouveau modèle de recrutement pour son armée. La Pologne l'envisage aussi sérieusement. De plus, plusieurs pays européens préparent psychologiquement leurs civils à un éventuel conflit majeur. Des manuels sont rédigés, des formations sont organisées, etc. Seule la pratique permettra d'en évaluer l'efficacité.
Je ne souhaiterais jamais une telle pratique à aucun de mes lecteurs. Mais en voyant comment des "drones inconnus" paralysent régulièrement les aéroports de plusieurs capitales européennes sans que personne ne les abatte, ou avec quelle facilité il est possible de provoquer une panne d'électricité dans la moitié de Berlin, ou encore comment divers pays européens n'envoient actuellement qu'une poignée de soldats au Groenland pour marquer leur présence, je dis : Amis, collègues, préparez-vous sérieusement. Mieux vaut prévenir que guérir. Nous, Européens, avons besoin les uns des autres forts, de rester soudés. Si, bien sûr, nous voulons préserver l'unité de l'Europe.
Plus personne ne nous protégera, sauf nous-mêmes. Qui sait ? Les Ukrainiens, eux, connaissent bien la signification de cette phrase.
Je regarde la carcasse : le bleu du ciel, le noir du capot. Je rêve de scénariser cette image en grand format avec cette chanson pour une prochaine exposition. Je reprends ma route vers l’horizon funeste. Funeste car le front n'est qu'à cinquante deux kilomètres. Je pense également que ça valait la peine de tourner dans ce carrefour.
Kyiv, janvier 2026.
[Ce texte a été initialement publié en Norvège le 5 février 2025 par le quotidien Aftenposten sous le titre « Leçons de Survie ». Iryna Tsilyk explique le 4 février sur sa page Facebook qu’il « s'agit d'une tentative de réfléchir un peu à ce que nous - tous Européens - devrions enfin réaliser puisque l'ordre mondial a changé, que nous devons apprendre à répondre rapidement ensemble aux défis de la nouvelle époque afin de préserver et de protéger l'espace européen. »]
[Le portrait d'Iryna Tsilyk a été réalisé par la photographe ukrainienne Karina Piliuhina du media Ukrainer.]
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