Thierry Birrer - Photoreporter

 

----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------

Une soirée ordinaire

Kovel, une ville de 70 000 habitants en Volhynie au nord-ouest de l'Ukraine, non loin de la Pologne, ce qui ne l'empêche pas d'être victime dès 2022 de frappes sur ses réseaux énergétiques. (Rédigé en avril 2023 - Publié en mars 2026)

...

A Kovel, ville de Volhynie occidentale proche de la Pologne, un panneau à l’entrée de la cité rend hommage à un habitant de la commune, Vasil Arsenik, mort au combat à l’âge de 44 ans le 23 juillet 2022. Depuis la fin de l’été 2022 ce type d’affichage est omniprésent au bord des routes ukrainiennes. © Thierry Birrer


Ce texte est extrait d'un carnet de reportage.

La ville de Kovel est un important nœud ferroviaire depuis 1877. Ce n’est pourtant pas pour cette raison qu’un missile est dirigé sur la ville le 21 novembre mais parce qu’un important centre d’alimentation électrique y est installé. Novembre, c’est le mois que choisit la Russie pour cibler tout ce qu’elle peut en termes de centres de distributions énergétiques en Ukraine afin de geler la population et de tenter de faire céder le pays. J’y suis le soir où la frappe entraîne de sérieuses coupures. Ma logeuse s’excuse d’une chambre qui ne ferme pas – la carte électronique de la porte n’est plus alimentée –, d’une eau chaude qui est froide – le ballon d’eau chaude ne peut plus fonctionner –, d’un chauffage qui ne marchera pas – quatre couvertures sont posées sur le lit – et d’un repas qui sera froid. Grâce à l’intervention de deux employés d’Ukernergo, l’ERDF ukrainien, il sera cependant à moitié chaud, c’est-à-dire la solianka, une spécialité du pays à base de tomate que l’on consomme comme une soupe.

Une employée du lieu, Maya, me montre qu’elle communique tous les soirs avec son amoureux qui combat quelque part du côté d’Avdiïvka, localité très proche de Donetsk et objet d’intenses combats depuis 2014. Après avoir raccroché, elle s’effondre en pleurs en me disant qu’elle ne supporte plus d’être apeurée pour lui, pour elle. Je ne sais que lui répondre, ni comment restreindre les flots de larmes.

Par manque de chauffage, tous les habitués du lieu se retrouvent dans la pièce principale d’une sorte d’auberge qui ne dépareillerait pas dans le roman de Jules Verne, Un drame en Livonie. Surtout avec la neige qui recouvre toute la région. Il y a là les employés d’Ukrenergo harassés par une journée de difficile labeur, deux policiers qui ne paraissent pas apprécier ma présence, deux vieilles femmes qui ne cessent de raconter des blagues à voix très haute, divers hommes, un pope coiffé d’un kamilavkion, la coiffe traditionnelle des prêtres orthodoxes, sans oublier Maya qui me raconte tous les malheurs que sa famille traverse car tous les hommes sont sur le front. J’ai envie de la stopper car je ne suis pas de pierre. Ses larmes me ramènent à celle d’Elenyia dont les pleurs me renvoient à ceux de Mariya, Anastasiia, Maria, Carmela, Olga, Natalya … Cela finit par déborder. Ce soir j’aimerais souffler un peu, ne pas voir de gens pleurer. Qu’ont dans le cœur ceux qui dirigent et exécutent une guerre ? Je me rappelle d’un reporter français, Eric Bouvet, qui, en mars, avait été pleurer en fin de quai à Kyïv de trop croiser des gens en pleurs sur le quai de gare, fuyant la capitale et les combats. J’ai songé qu’il n’avait pas été assez vigilant et qu’il s’était mis en danger sur le plan psychologique. Dans ce métier, il ne faut pas atteindre cette ligne. Par chance, l’arrivée de la soupe fait disparaître la dame.

Avant d’entamer le dîner, tous les hommes – uniquement les hommes – s’enferment dans une pièce pour entonner un chant orthodoxe d’une guturalité profonde. C’est quasi féérique, à en avoir des frissons, même s’il est difficile de dire quelle est la part du froid ambiant dans mes frissons. L’exclusion des femmes de ce partage me gêne, d’autant que certaines d’entre-elles reprennent en chœur certains chants alors qu’elles n’y ont pas été conviées. 

La petite salle qui ne doit pouvoir contenir qu’une douzaine de personnes finit par déborder. Les deux policiers qui me paraissaient initialement distant viennent s’installer à ma table, parce qu’il manque de place dans la pièce mais également pour échanger. Je suis étonné de découvrir qu’ils savent déjà d’où je viens. A mon questionnement à ce sujet, il m’est répondu que c’est normal, que tout se sait, surtout quand c’est un véhicule estampillé ‘?????’, PRESSE en ukrainien, qui vient de France. « Vous savez, les gens sont très méfiants ici » puis il ajoute « surtout que certains nous appellent pour nous indiquer qu’un véhicule de presse russe circule dans leur village car ils confondent les couleurs des drapeaux français et russes ». Oui, j’avais remarqué ce point depuis bien longtemps. Cette confusion m’avait procuré une frayeur lors de mon premier reportage. Quant à la méfiance de certains habitants, j’ai aussi bien subi, jusqu’à clore ma journée dès le midi un jour d’avril où je ne supportais plus des remarques incessantes aux abords d’Ivano-Frankvisk. Avant d’entamer le repas, ils me remercient de venir dans le pays documenter la situation et encore plus dans cette région où « on ne voit jamais de journalistes ».

Grâce à un petit groupe électrogène dont l’aubergiste s’excuse pour le bruit qu’il va générer durant la nuit, un peu de lumière est disponible et le système de fermeture des chambres redevient opérationnel. Je ne comprends pas comment mais le chauffage central fonctionne à nouveau en début de nuit. La pile de couvertures ne sera pas utile. 

Reportage à Kovel, le 21 novembre 2022.




D'autres articles sur l'Ukraine :

Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende
Legende

Copyright Thierry Birrer 2003/2026 - Tous les documents de ce site sont soumis au droit d'auteur - Contact

Auteur-photographe et photoreporter – SIRET 33483171600082 – APE 90.03B.
Migrations, Sport automobile et  équestre, Éducation, Social,  Vie quotidienne, Industrie.