Thierry Birrer - Photoreporter

 

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La destruction du barrage de Kakhovka

En détruisant en juin 2023 le barrage de Kakhovka, ouvrage majeur sur le fleuve Dniepr, la Russie a profondément modifié l'irrigation, la faune et la flore d'une grande partie du sud l'Ukraine, y compris en Crimée.

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Vue partielle de l'ancien réservoir de Kakhovka et de la centrale hydroélectrique de Kakhovka le 6 avril 2015. C'est cette partie qui a été dynamitée par la Russie en juin 2023, entraînant la destruction définitive de l'ouvrage. © Photo : Ukrhydroenergo.

La centrale hydroélectrique de Kakhovka, nommée ainsi d'après Petro Neporozhny, son concepteur, un ingénieur et scientifique né à Poltava en Ukraine, est la dernière étape (en aval) d’une série de centrales hydroélectriques sur le Dniepr. Elle est située dans le sud de l'Ukraine, sur le barrage du même nom, à cinq kilomètres au sud-est de la ville de Kakhovka dans la région de Kherson. Elle s’intègre dans un ensemble de six barrages hydroélectriques sur le Dniepr, dont le plus important est celui situé à Zaporijjia mis en service en 1932, 210 kilomètres en amont de Kakhovka. En remontant en amont vers la Biélorussie, les autres barrages hydroélectriques sont ceux de Kamianske, Krementchuk, Kanyv et Kyiv. Cet ensemble de barrages dont l’idée remonte à 1905 a été salué comme une des plus grandes réalisations de l'industrialisation soviétique. Le barrage de Kakhovka est le dernier bâti de ce gigantesque ensemble énergétique.

La construction de la centrale hydroélectrique de Kakhovka débute en septembre 1950. Elle s’insère dans un ambitieux programme d’irrigation du sud de l’Ukraine, avec, en parallèle l’édification du canal sud-ukrainien, du canal nord-criméen et de l'irrigation des terres des régions méridionales de l'Ukraine et des régions septentrionales de la Crimée. La construction de la centrale est confiée à l'équipe d’ingénieurs qui a construit la centrale hydroélectrique de Dnipro entre 1927 et 1932.

 

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Une carte de 1949 montre le tracé du futur canal criméen et le bénéfice du barrage de Kakhovka pour l'irrigation de la Crimée. Source : UA Wikipedia

La construction de la centrale de Kakhovka commence sur le site d'une importante région historique ukrainienne, nommée « Velikiy Lug » (« la Grande Prairie »). Cette zone a joué un rôle historique majeur dans l’histoire ukrainienne, car elle abritait la Sitch zaporogue, une région semi-autonome et un proto-état cosaque qui existe entre les XVIe et XVIIIe siècles. En 1775, les troupes russes déciment de la formation cosaque ukrainienne, la Sitch nova. C’est la liquidation définitive de la Sitch zaporogue en tant qu'entité cosaque autonome. C'est contraire au traité de 1654 qui devait préserver l'autonomie de l'Ukraine mais c'est la décision de Catherine II après son coup d'état de 1762. L'impératrice veut russifier les zones ukrainiennes et biélorusses. Y compris par la force en 1775. Avec le début des travaux en 1950, « Velikiy Lug » est entièrement submergée, emportant avec elle un riche patrimoine cosaque et une terre mémorielle. Ce que le gouvernement soviétique voit d’un très bon œil afin de casser les velléités d’indépendance de l’Ukraine qui n’ont jamais cessé depuis le XVIe siècle.

« Velikiy Lug » désigne légalement une vaste plaine alluviale qui s'étendait sur la rive gauche du Dniepr, recouverte de feuillus, roseaux et quenouilles. Ces zones particulières seront entièrement inondées et disparaîtront lors de la montée en eaux du barrage en 1957.

 

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Un timbre de l'Union soviétique de 1951 qui montre le réseau de canaux édifiés pour l'irrigation des oblasts de Zaporijiia, Kherson et la Crimée. Quatre timbres furent édités pour commémorer les principaux barrages sur le Dniepr
 En arrière-plan, une photo prise en 2015 de la partie du barrage adossé à la rive droite du Dniepr. © Ukrhydroenergo

Pour son édification, 12 000 personnes vont travailler près de dix années. La centrale de Kakhovka se caractérise par un barrage en terre de 30 mètres de haut, construit directement sur des limons. Sa construction permet d'élever le niveau du Dniepr à 16 mètres et de créer la retenue de Kakhovka sur plus de 200 km de longueur, d'une superficie de 2 155 km² (un peu moins que la superficie de l’île de la Réunion). La centrale est équipée de six groupes hydroélectriques verticaux à turbines à pales rotatives. Sa puissance est de 335 MW (soit le tiers d’un réacteur nucléaire français). Elle rentre en pleine charge à partir d’octobre 1959. Des voies routières et ferroviaires traversent la centrale hydroélectrique et permettent de relier une rive à l’autre. C’est un pont majeur entre les deux rives puisqu’il n’en existe que neuf entre Kyiv et Kherson, soit sur plus de 800 kilomètres.

C'est parce que ce barrage présente un intérêt stratégique très important en termes de communications routières et ferrées qu'il est, au 24 février 2022, un objectif majeur des troupes russes. Venus de Crimée, les assaillants russes apparaissent à la centrale le premier jour de l'invasion à grande échelle de l'Ukraine. Les soldats russes s’emparent du canal de Crimée du Nord et de la centrale hydroélectrique de Kakhovka. Triomphalistes, des troupes d'occupation russes défilent sur le barrage de la centrale hydroélectrique de Kakhovka début mars 2022.

 

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Un lanceur de l'armée russe de roquettes multiples, de type Grad, traverse le barrage de Khakovka le 8 mars 2022. © Auteur inconnu.

Avec l’installation des soldats russes sur l’installation hydroélectrique, son fonctionnement devient erratique. En mai 2022, d'importants volumes d'eau sont relâchés de la centrale hydroélectrique. La ville de Nova Kakhovka est partiellement inondée. Le parc de la ville est sous les eaux. Pour interdire le ravitaillement des soldats russes qui menacent Kryvyi-Rïh 110 kilomètres au nord du barrage, l’armée ukrainienne lance le 29 juillet 2022 une frappe de missile sur le pont routier menant à la centrale hydroélectrique par l'écluse. Le pont est partiellement endommagé. Bien que la partie routière du pont soit restée presque intacte, la partie ferroviaire subit des dégâts importants. Le tablier des voies s'est effondré. La dernière voie ferrée reliant le groupe d'occupants russes sur la rive droite est dorénavant coupée. Le 10 août 2022, l'armée ukrainienne récidive avec une frappe de missiles sur une station de communication par satellite de l’armée russe située sous le pont routier. Le système de communication est détruit, douze soldats sont tués et le pont partiellement endommagé. Deux jours plus tard, une nouvelle attaque ukrainienne vise le pont qui devient presque inutilisable pour les forces russes.

En octobre 2022, le président Volodymyr Zelensky alerte que « Des terroristes russes ont miné le barrage et les installations de la centrale hydroélectrique de Kakhovka. Si ces terroristes font sauter le barrage, plus de 80 localités, dont Kherson, seront menacées d’inondations soudaines. Des centaines de milliers de personnes pourraient être touchées ». Le 11 novembre 2022, lors du retrait des troupes russes vers la rive gauche du Dniepr, un acte de sabotage est commis : la chaussée de la route sur la rive droite est détruite par une puissante explosion. Les services de renseignement britanniques indiquent que l'explosion a détruit trois travées des ponts routier et ferroviaire situés au nord, mais que les vannes de décharge sont presque intactes. Le risque d'inondation en aval, bien qu'existant, est donc négligeable. A la fin du printemps 2023, la retenue d'eau du barrage est à un maximum historique. Jamais depuis deux décennies, le barrage n'a été autant rempli. Ce sont les troupes russes qui commandent les vannes qui en sont les initiateurs.

A 02h50 le 6 juin 2023, la partie du barrage proche de la rive gauche est détruite par une violente explosion.

 

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Au matin du 3 juin 2023, une vue aérienne de la destruction du barrage. © Photo : Forces armées ukrainiennes.

 

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Une vue aérienne du sud de Kherson le 8 juin 2023. Le niveau des eaux va monter durant dix jours . © Photo : Dsns.gov.ua

Par suite de l'explosion du barrage de la centrale hydroélectrique, jusqu'à 80 localités sont plus ou moins inondées dans les semaines qui suivent. Suivant les endroits, les hauteurs d’eau vont de 5 à 10 mètres. C’est une inondation majeure comme l’Ukraine n’a pas connu depuis la construction des barrages sur le Dniepr. Les villages les plus affectés sont ceux de Mykolaivka, Olhivka, Lviv, Tyahynka, Ponyativka, Ivanivka, Tokarivka, Prydniprovske, Sadovoe, Vesele, Kozatske, Kozachi Laheri, Bilozerka, Komyshany, Zymivnyk, Antonivka et Odradokamyanka. Les villes de Nova Kakhovka, Hola Prystan et Oleshky, ainsi qu'une partie de la ville de Kherson (le quartier de Korabel) sont sous les eaux. L’ensemble dépasse les 100 000 personnes. Le nombre de décès est de 35 du côté ukrainien de la rive. Le nombre de morts du côté occupé par la Russie est inconnu.

Si dans les premières heures, les médias occidentaux doutent qu'une explosion ait eu lieu, pensant que le barrage s'est rompu du fait de la pression des eaux et de la faiblesse structurelle du fait des bombardements, l’enregistrement des signaux sismiques enregistrés par des spécialistes en Norvège et les images de satellites de reconnaissance américains confirment l’explosion et où elle s’est produite. Grâce à des écoutes de conversations entre les occupants russes la nuit de la destruction, des journalistes d'investigation du projet Schemes porté par Radio Liberty et de l'agence Slidstvo.Info – des journalistes indépendants qui réalisent des reportages dans les villes et villages bombardés par l’armée russe, identifiant les militaires russes et leurs collaborateurs ukrainiens – identifient les responsables, des militaires russes de la 205e brigade indépendante de fusiliers motorisés « Cosaques » et leurs commandants.

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Une photo de Kherson inondée le 7 juin 2023. Un bateau pneumatique évacue un couple âgé avec leur petit-fils et leurs animaux de compagnie vers une autre partie de la ville. Les Russes bombardent Kherson pendant l'évacuation des civils le 8 juin 2023. Des journalistes et des volontaires sont également pris pour cible. © Photo Dsns.gov.ua (The State Emergency Service of Ukraine)

La destruction de ce barrage est un drame humain – des dizaines de milliers de personnes ont dû fuir –, un drame énergétique – destruction d’une centrale hydroélectrique importante pour la région – et un drame écologique et environnemental. Le service environnemental basé à Kherson intervient dès les premiers jours de l’inondation et continue à intervenir pour opérer des prélèvements et recueillir des preuves de crimes contre l’environnement. Les personnels de ce service interviennent y compris durant les bombardements.

« Aujourd’hui, dans tout le pays, il est difficile de trouver non seulement des spécialistes, mais des gens qui, sans être spécialistes, sont prêts à tout. A la première sortie sur un terrain comme ça, il y en a qui font une crise de panique. Ils disent "Non, non, pas question" et c’est terminé. Parfois, ils ne tiennent même pas une journée. Mais quand on vit au milieu de tout cela, on s’y habitue. Cela devient la norme tant qu’il y a la guerre » explique Maksym Razhaniaiev, inspecteur du service environnemental à Kherson. Il est resté durant l’occupation de la ville de mars à novembre 2022 mais sa femme et son fils sont partis se réfugier en Slovénie dès les premiers jours de l’invasion.

La rupture du barrage ayant déferlé dans des ports tant de plaisance qu’industriels, en renversant des navires, des carburants se sont échappés dans la nature. « Dans les premiers jours, des dépassements très élevés des normes pour les produits pétroliers ont été relevés » précise Andrii Sydorenko, le chef du service environnemental de Kherson. Comme les bombardements continuent, remuant les terres, le service ne manque pas de travail. « Quand une suspicion de pollution est pressentie, il faut agir vite car s’il commence à pleuvoir, l’eau peut emporter, diluer, enfuir dans le sol » ajoute une des personnes chargées des prélèvements.

 

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Des employés du service de l'environnement de Kherson procèdent à des relevés après un bombardement. © Photo : Maksym Razhaniaiev 2024

 

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Svitlana Liachenko, inspectrice du service environnemental, prélève un échantillon de terre pour étudier l'impact environnemental post-inondation.
© Photo : Maksym Razhaniaiev 2024

Le 15 mai 2024, la Russie a lancé trois bombes planantes sur le bâtiment de l’inspection de l’environnement. L’objectif est de faire fuir les inspecteurs de manière que rien ne puisse être documenté. Heureusement, les bombes ne se sont pas écrasées directement sur le bâtiment. Les dégâts sont majoritairement des vitres brisées, des portes soufflées, des bureaux endommagés et du matériel de laboratoire cassé. Des quatre employés encore en place, personne n’est parti. Tout a été remis en ordre. Le service continue à fonctionner. Mais la ville est en apnée. Du fait des drones FPV qui visent tous les jours les civils, Kherson, à l’image des villes de Beryslav et Nikopol, également sur la rive droite du Dniepr en amont de la capitale régionale, a vu sa population fondre. D'environ 280 000 résidents au 1er janvier 2022, ils n’étaient plus que 82 000 deux ans plus tard, 66 000 l’an passé et seulement 60 000 au 1er janvier 2026.

Quand on se promène le long de l'ancien réservoir de Kakhovka, des plus de 2000 km² d'étendue d'eau, il n'en reste plus que moins d’un dixième, soit presque ce qu'était le fleuve Dniepr au début des années 50 avant la pose de la première pierre du barrage. A certains endroits, l’eau a reculé de plusieurs kilomètres. Ce qui était un port industriel avant l’invasion à grande échelle est aujourd’hui un quai envahi d’herbes situé à plus de six kilomètres du fleuve. Suivant les endroits, le niveau a baissé entre 2 et 10 mètres. Ce qui était une plage avec des jeux pour enfants est aujourd’hui un espace devenu lande herborée, la nature ayant très vite repris ses droits. Si la mise en eau au mitan des années 50 a entrainé la disparition de la flore de « Velikiy Lug », les roseaux ont déjà repris des centaines de kilomètres carrés. Un terrain intéressant pour ceux qui étudient la façon dont la nature reprend ses droits … même si, en pratique, toute étude est totalement impossible puisque toutes les zones concernées par le retrait des eaux sont sous la menace permanente des drones FPV et des snipers russes situés sur la rive gauche du fleuve.

Autre conséquence de la destruction du barrage, les agriculteurs sont les premières victimes puisqu’une des fonctions de la retenue de Kakhovka était de permettre l’arrosage des immenses cultures du bassin du Dniepr. Evidemment, le canal de Crimée n’est plus alimenté et les agriculteurs de Crimée en pâtissent.

Autre victime collatérale de la destruction du barrage, les bassins de rétention d'eau de la centrale nucléaire d'Enerhodar, dite de Zaporijiia, ne sont plus correctement alimentés en eau du fleuve Dniepr. Ce qui oblitérera son redémarrage une fois la paix revenue dans la région. 

 

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Dans le port de Kherson au printemps 2024, Valentyna Nachko, inspectrice de l'environnement, à droite avec le casque, prélève de l'eau du Dniepr afin de mesurer la proportion de carburant encore en suspension dans l'eau. © Photo : Maksym Razhaniniev.

Ci-après, quelques clichés du retrait des eaux. Pour des questions de sécurité, ces photographies ont été prises par temps couvert et par brouillard afin de ne pas être repéré par les drones FPV et donc d’être en danger absolu, les forces russes n’étant parfois qu’à six kilomètres sur la rive opposée.

 

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Une vue de la plage de Novovorontsovka en janvier 2025. Ce qui était autrefois un lieu de villégiature apprécié est aujourd'hui une lande de terres sablonneuses, l'eau étant dorénavant à 11,2 kilomètres. © Photo : Thierry Birrer

 

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Les quais de l'imposant ensemble de silos à grains de la filiale Zelenodolska de la firme Nibulon se trouvent aujourd'hui à près de 18 kilomètres du fleuve. L'entreprise n'étant pas desservie par une ligne ferroviaire, les silos ne peuvent plus qu'être vidés par transport routier. Ce qui de facto leur enlève toute utilité. Pour l'entreprise, c'est un drame sur le plan économique. Chaque année, ce sont plus de deux millions de tonnes de céréales qui partaient, par voie fluviale, de ces silos. © Photo : Thierry Birrer

 

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Ces maisons à Nyzhnya Khortytsya, au sud de Zaporijiia, au bord du fleuve avant la destruction du barrage, en sont aujourd'hui éloignées de près de trente mètres, le niveau d'eau ayant baissé de plus de deux mètres en juin 2023. © Photo : Thierry Birrer


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A Naberezhne, à l'est de Nikopol et à plus de 110 kilomètres en amont du barrage, cette rampe d'accès pour petits bateaux n'a plus aucune utilité, l'eau se trouvant dorénavant à plus de 17 kilomètres. © Photo : Thierry Birrer


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A Bilenke, 175 km en amont du barrage, le niveau des eaux a baissé de plus de quatre mètres. Avant la rupture du barrage, l'eau venait à hauteur de la zone marron sombre que l'on aperçoit sur la falaise de terre. © Photo : Thierry Birrer


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Vue habituelle aujourd'hui dans les zones où les joncs, ajoncs, roseaux et quenouilles n'ont pas encore envahi les terres antérieurement sous les eaux. L'écosystème a été fort meutri par cette catastrophe, entraînant la mort de millions et millions d'organismes vivants dans les eaux de la retenue de Kakhovka. © Photo : Thierry Birrer


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Visualisation du retrait des eaux : en bleu clair, l'étendue d'eau du barrage en 2022 ; en bleu foncé, les eaux au 01/01/2026 à partir des vues satellitaires de Maxar Technologies. Le tracé principal représente à peu près l'état du Dniepr en 1950. © Cartographie : Thierry Birrer :

Article publié le 27 février 2026.

 

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