En cas l'alerte aérienne, l'espace aménagé au sous-sol, dans le parking du Palace Hotel à Kharkiv en novembre 2022 . © Thierry Birrer
« En ce moment il y a une attaque avec des missiles et des drones Shahed sur Kyiv et la région. Je n'ai pas encore dormi de la nuit. », voilà ce qu'écrit le 14 mars vers 04h00 du matin Anna Vindzorskaa sur sa page Facebook où l'artiste montre chaque jour ou presque qu'elle continue à peindre. Huit heures plus tard, elle complète : « J'ai failli ne pas dormir hier soir à cause de l'attaque contre Kyiv et sa région. J'ai surveillé les missiles presque toute la nuit. Ce matin, je me sentais vraiment mal, mais j'avais prévu mon premier entraînement d'étirement et dorsal aujourd'hui, alors j'y suis quand même allée. Quand je suis rentrée à la maison, l'ascenseur ne fonctionnait pas, donc j'ai dû monter les escaliers. Maintenant je me sens encore pire - mon nez est complètement bloqué, ma gorge me fait mal et maintenant tout mon corps me fait mal. J'ai l'impression d'être complètement cassée. Je prévois d'emballer les commandes terminées et peut-être que je demanderai à mon mari de les poster. Et après je vais dormir... »
Dormir, voilà quelque chose qui va de soit très naturellement pour la majeure partir des habitants de la planète. Mais plus depuis le 24 février 2022 pour tous les Ukrainiens (comme pour les habitants de la bande de Gaza depuis le 7 octobre 2023). Pour Anna Vindzorskaa, dormir cette nuit du 13 au 14 mars fut donc difficile.
Ce sont les premières conséquences de l'attaque de la nuit. Par suite d’une frappe de missile, il y a des victimes à Brovary, vingt kilomètres à peine du centre de la capitale. Cinq personnes ont été blessées et, malheureusement, une personne a été tuée. C'est comme cela toutes les nuits ou presque depuis plusieurs mois. Et quand l’alarme retentit, trois possibilités s’offre à vous : continuer comme si de rien n’était – ce qui n’est pas totalement exact puisque vous êtes réveillé –, aller se réfugier dans le couloir ou la salle de bains – façon de rajouter des murs de protection – ou descendre à l’abri. Certains ne sont jamais descendu dans un abri. A l’opposé, d’autres s’y rendent systématiquement. Y dormir n’y est pas simple. Quand l’abri est une cave sommaire, on ne peut tout simplement pas s’allonger. Quoiqu’il en soit, la nuit sera hachée.
Le media en ligne 1kr.ua est allé questionner à la mi-mars quelques habitants de Kryvyi-Rïh parce que, chaque année, le troisième vendredi de mars est célébré comme la Journée internationale du sommeil. En 2026, c'est le vendredi 13 mars. Une nuit sous alerte pour les habitants de cette ville, huitième du pays par la taille avant l’invasion de 2022 mais également visée parce qu’elle héberge le géant de l’acier Arcelor-UA, aujourd’hui premier site de production ukrainien. En soirée, l’alerte avait résonné une première fois à 19h29 pour s’éteindre à 20h51. Elle se fait entendre à nouveau à 22h10 pour se taire à 00h46. Mais recommence à 00h59. En général, ce n’est jamais bon signe quand deux alertes se suivent d’aussi près. Même ceux qui ne sont pas coutumiers de descendre aux abris sont très inquiets. A 01h25, l’alarme s’efface. Elle retentit à nouveau à 04h15 pour se taire 99 minutes plus tard. Une personne s’étant couchée à 22h00 aura donc été réveillée trois fois au cours de cette nuit du 12 au 13 mars. Ce sera également trois fois pour les nuits du 14 au 15 mars et du 17 au 18 mars mais quatre fois pour la nuit du 18 au 19 mars. Autrement dit, même si l’on ne quitte plus son lit – parce que la situation a imposé de devenir fataliste – la nuit du mercredi au jeudi a été mauvaise.
Svitlana est une des habitantes interrogées par le media 1kr.ua. Elle reconnaît que son sommeil se détériore considérablement pendant les bombardements. Pour tout de même dormir, elle dit être allée chez le médecin afin qu’il lui prescrive des médicaments pour retrouver le sommeil. Fedor – les soldats ne donnent jamais leur nom de famille –, vétéran, admet que les alarmes ne l’aident pas : « Après ma blessure, je n'ai pas dormi pendant six mois. Je me réveillais la nuit, je rêvais que des drones me fonçaient dessus ». Alina, en souffrance de troubles du sommeil aggravés par la météo hivernale et le manque de lumière, a tenté de prendre du magnésium « mais sans succès ». Elle est consciente que « cela dépend davantage de [son] état psychologique ».
Maxim, autre soldat, explique qu'il lui est difficile de s'endormir à cause des pensées qui l'assaillent : « Tout repasse sans cesse en boucle dans ma tête ». Nombreux sont les Ukrainiens qui utilisent des somnifères. Olena, raconte qu'à cause de la guerre et des inquiétudes constantes, sa famille dort souvent sur le qui-vive : « Je prends des médicaments car je suis constamment inquiète, j'ai deux enfants. Maintenant, on dort, pour ainsi dire, sur le qui-vive. J'aimerais mieux dormir, mais c'est notre situation. L'hiver, quand il n'y avait plus d'électricité, toute la famille dormait à 22 h. Même dans les situations les plus difficiles, on essaie de trouver du positif. » Ses filles, Ksyusha et Mira, expliquent que leur sommeil est fortement perturbé par les informations et les médias. « Personnellement, je dors bien si je ne lis pas les infos avant de me coucher. Parce que si je lis qu'ils prévoient d'envoyer des martyrs au combat, ça me fait perdre deux heures de sommeil », explique Ksyusha.
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A Lviv, en avril 2022 dans une cave de la rue Hazova qui sert d'abri, des clients de l'hôtel Loft 7 attendent que l'alerte s'apaise pour regagner leurs chambres. © Photo Thierry Birrer
A Kryvyi-Rïh, dans l’oblast de Dnipropetrovsk, une des villes les plus fréquemment dérangées par les alertes – plus de 120 entre le 15 février et le 15 mars 2026 –, chacun essaye de trouver sa solution pour passer la nuit. Tetyana, une habitante de Kryvyi-Rïh et mère d'un petit garçon, explique qu'une méthode fonctionne bien dans sa famille : une journée très active et un rituel avec son fils avant le coucher : « On est tout simplement très fatigués pendant la journée et ensuite on dort. Enfin, sauf quand les missiles volent. Avant d'aller au lit, on lit toujours des contes à notre enfant ; c'est notre rituel. Sans contes, il n'arrive pas à s'endormir. »
Au sud de Kryvyi-Rïh, à Nikopol, soumise à des tirs d'artillerie en sus des habituelles attaques de drones et de missiles, le nombre d'alertes est 50% plus élevé, 188 pour le mois de février 2026. Soit plus de six par jour. Pour les quinze premiers jours de mars, la tension s'est fortement accrue. Du 1er au 19 mars, il y a déjà eu 208 alertes, dont 19 pour le seul mercredi 11 mars. Sept d’entre-elles ont eu lieu la nuit. Ce qui signifie autant de réveils pour une nuit encore plus hachée. Pour certains habitants, ce sont donc sept descentes à l’abri.
Ces témoignages illustrent une réalité devenue structurelle : la guerre ne se limite pas aux lignes de front, elle s’immisce dans chaque instant du quotidien. Le sommeil fragmenté, l’adaptation constante et les stratégies individuelles face au danger témoignent d’une résilience contrainte. C’est aussi le coût humain profond d’un conflit qui s’est installé dans la durée. Au matin, le silence qui revient ne marque pas la fin du danger, seulement une pause avant la prochaine sirène.
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