|
|
----------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------------
1, 2, 3 ... Blockposts
Dès les premières heures de l’invasion à grande échelle, les checkpoints fleurissent dans absolument tout le pays. La très grande majorité est l’œuvre de civils, ce qui entraîne des procédures parfois très peu conformes à ce qu'exigent de tels lieux. (Publié le 6 mars 2026).
|
En mars 2022, à l'entrée nord du village de Malniv, dans le raion de Yavoriv dans la province de Lviv. Ce village de 900 habitants n'est qu'à deux kilomètres de la frontière polonaise. © Photo Thierry Birrer
Quand le 24 février, l’Ukraine constate que l’ennemi n’est plus à ses portes mais sur son territoire, dans chaque village, même les plus éloignés du front, la réaction est la même : tout est bon pour contrôler le passage sur chaque route ou chemin qui mène à un village, et ce, quelque soit sa taille. Quand il manque de personnes pour se tenir toute la journée au bord des routes et contrôler qui y passe, la solution est radicale : des arbres sont abattus, des carcasses de camions ou vieilles machines agricoles sont déposées en travers de la route aux entrées qui ne peuvent pas être surveillées, des amas de vieux pneus, de blocs divers et de sacs de sable vitre préparés sont entassés. La route devient infranchissable.
|
A l'ouest d'Odessa en mars 2022, ce sont de vieux semoirs agricoles qui servent à condamner la route. © Photo Thierry Birrer.
Sur les grands axes routiers et dès que la ville est d’une certaine taille, ce sont les policiers, parfois accompagnés de militaires, qui tiennent les checkpoints, points de contrôles, blockposts en ukrainien. Sur les villes plus petites, les policiers, qui ne sont pas en nombre suffisants, sont aidés par des villageois. Dans les villages, ce sont les habitants qui ont organisé les postes et qui les tiennent. Les points stratégiques, tels les échangeurs routiers entre grandes routes nationales et certains ponts, sont tenus par l’armée et la police et, quand on approche de la zone des combats, c’est-à-dire à moins de cinquante kilomètres de la ligne de front, ce sont les militaires qui contrôlent. Lors du premier mois de l’offensive existent donc autant de cas de figure que de situations en fonction de la situation géographique du lieu contrôlé. Si globalement, police et armée opèrent suivant les mêmes règles, ce n’est pas du tout le cas des postes uniquement tenus par les civils.
|
Aux premiers jours de l'invasion, des villageois non armés contrôlent une auto dans l'oblast de Lviv. © Photo Thierry Birrer
Les postes officiels, c’est-à-dire tenus par l’armée ou la police, sont organisés de façon très militaire, avec des casemates, des empilements de blocs de béton et des enchevêtrements de chevaux de frise – des morceaux de rails soudés en croix – destinés à bloquer de lourds engins tels que des chars. Sur les axes majeurs, des installations ont été creusées de part et d’autre de la route afin de surveiller le passage et protéger d’une attaque. L’armement y est parfois conséquent, voire enterré. Dans la région de Kyiv qui a vu débouler des hordes de blindés dès le 24 février au matin, l’édification des checkpoints s’est souvent faite dans la précipitation, avec des troncs d’arbres, des tas de terre ou de sable, voire des tranchées creusées dans la route. La fonction première du point de contrôle étant de vérifier pourquoi le véhicule passe, un dispositif à base de chicanes, jusqu’à quatre d’affilée, est organisé pour que le véhicule ralentisse et ne puisse forcer le passage.
|
En avril 2022 à Pohreby, au nord-est de Kyiv, un checkpoint édifié à l'aide monticules de sables. © Photo Thierry Birrer
Dans les campagnes éloignées du front, c’est tout autre chose. Chaque personne qui s’est autoproclamée responsable du checkpoint y va de son règlement. Cela entraîne des anecdotes parfois cocasses. Ainsi en mars 2022 dans le raïon (le canton) de Stryï au sud de Lviv, le responsable d’un checkpoint, la seule personne qui parle anglais parmi la dizaine de villageois présents, décide que je ne peux passer « parce que le président Macron ne fait rien pour aider [son] peuple ». J’ai beau lui répondre que je n’y suis pour rien, que je suis photoreporter, que je n’ai pas les commandes de l’armée dans mon pays, il ne veut rien entendre. Il refuse de me laisser passer.
Comme je suis alors la seule voiture à ce passage, cela ne gène pas que je reste bloqué au milieu de la route. Souvent, du moins au début du conflit, les voitures ne peuvent franchir le barrage qu’une par une et dans un seul sens à la fois. Il répète en boucle « La France n’aide pas, vous ne passerez pas ! ». Comme il n’y a pas de policier, je dois prendre mon mal en patience. La discussion va durer cinq minutes. Jusqu’à ce qu’un tracteur agricole arrive en sens opposé. L’agriculteur vient rendre visite aux villageois. Je peux enfin passer. Comme ce n’est pas la première fois que je constate ce comportement de petit chef, je pense qu’il ne faut pas que la situation dure ainsi trop longtemps car une fois la paix revenue, il sera difficile à l’Etat central de reprendre le contrôle sur ces personnes qui se sont arrogées des pouvoirs en dehors de tout cadre juridique et qui risquent de ne pas vouloir le perdre. Heureusement, dès le mois d’avril, la police prendra le contrôle de tous les points de contrôle et ceux, tel celui-ci à Stryï, sera purement et simplement rayé de la carte. Comme 90% des postes installés le 24 février 2022.
|
A l'entrée de Kyiv, sur la route qui vient de Chernihiv, de lourds chevaux de frise ont été installés. © Photo Thierry Birrer
Dans la catégorie des « Je ne vous laisse passer que si », un contrôle au village d'Urizh, 250 habitations entre Sambir et Boryslav dans la province de Lviv, me reste en mémoire. Le poste est tenu par une demi-douzaine de civils. L’homme qui officie au contrôle sur cette minuscule route de campagne à 35 kilomètres à vol d’oiseau de la frontière polonaise est ivre. Profondément ivre. Il tient d’ailleurs une bouteille de vodka et quand il s’approche de ma vitre, le canon du fusil automatique qu’il porte en bandoulière vient frapper ma portière parce qu’il titube. Il sait dire bonjour en français. Tour Eiffel et Patricia Kaas également. Il sait dire bonjour en anglais, Madison Square Garden et Coca-Cola également. Ce n’est qu’après avoir dit qu’il sait dire bonjour en allemand – et Berlin – que je peux dire qui je suis et où je vais. En me tendant sa bouteille de Khortytsa, il me dit que je dois boire un coup avec lui. Je refuse poliment. Il insiste. Je re-refuse. Il réinsiste. Moi aussi. Un de ses collègues dans le même état d’imbibition se joint à la volonté de partage. Je comprends que, pour passer, je dois boire à la gloire de l’Ukraine. N’ayant pas de diplôme de gestion de gens ivres armés, je n’en mène pas large. Evidemment, aucun policier à l’horizon. Le second énergumène s’assoit sur mon capot, façon de me faire comprendre que je ne suis pas gentil de ne pas boire avec eux, que je ne suis pas solidaire et qu’en conséquence, il n’y a pas de raison qu’ils me laissent passer. Là encore, c’est un camion qui se présente au checkpoint qui me permet de continuer ma route. La discussion a tout de même duré plus de dix minutes.
|
En mars 2022, un checkpoint particulièrement succinct mais les personnes qui le tiennent possèdent des fusils de chasse. © Photo extraite d'une captation vidéo. Thierry Birrer
|
Une des entrées ouest d'Odessa en mars 2022. © Photo Thierry Birrer
Quelques dizaines de kilomètres plus loin, cette fois à la sortie de Kalouch, 67 000 habitants, en direction d'Ivano-Frankivsk, capitale d’oblast de 230 000 habitants, ce ne sont pas cinq minutes que je vais passer à un imposant checkpoint tenu par la police et l'armée sur la route H10, la route principale entre ces deux villes de l'ouest de l'Ukraine, mais une heure trente. La raison est simple et tient en peu de lettres « C’est qui lui ? ». Et, en corollaire, « Pourquoi est-il là ? » alors que tous mes confrères sont sur le front de Kyiv. Deux interrogations qui m’avaient déjà valu deux heures de discussion et de contrôle à Odessa lors de mon premier reportage au cours de ce même mois de mars 2022. Il faut reconnaître que, au moment où les trois-quarts des stations-service sont en manque de carburant, voir un véhicule sérigraphié PRESS circuler dans une région où personne ne roule à de quoi susciter quelques questionnements. D’autant qu’il y a très peu de véhicules étrangers en Ukraine. A la fin mars, hormis deux ou trois véhicules de médias polonais à Lviv, personne d’autre et bien sûr aucun français. Me voilà donc forcé à me garer entre deux blindés de l’armée et à attendre. Attendre quoi ? Je ne sais pas. J’échange avec un photographe de l’armée, Oleg Reshetnyak, lui-même très étonné de voir un Français seul au volant d’une voiture française, première fois qu’il voit une immatriculation de ce pays en Ukraine. Ce qui est compréhensible puisqu’entre Strasbourg et Ivano-Frankvisk, il y a 1600 kilomètres. Il s’étonne de la sérigraphie sur mon auto. Sur sa voiture, une Lada couleur vert armée, l’inscription PRESS a été écrite, vite fait, à la peinture. Il exulte quand je lui offre deux placards blancs de 70 centimètres de large avec les lettres PRESS en noir. Son véhicule sera probablement le seul véhicule de toute l’armée ukrainienne qui aura de telles inscriptions sur ses portières. Il m’offre un café, ce qui semble déplaire au gradé du poste qui a photographié ma voiture sous toutes les coutures. A quoi cela sert-il que j’ai une accréditation pour qu’un chef de poste, auquel justement est destiné le document édité par les Forces armées d’Ukraine, y voit à redire ? Je ne le saurai jamais. Après 90 minutes d’attente et un échange de coordonnées avec le photographe militaire, un policier vient m’indiquer que je peux poursuivre ma route. Entre-temps, le chef de poste est en effet parti déjeuner. Il m’a prévenu qu’il partait mais que je devais attendre la réponse de son état-major. Visiblement il subsiste des pratiques de l'époque soviétique dans l’armée ukrainienne en 2022, ce que je pourrai constater à plusieurs reprises au cours des mois suivants et encore en 2025.
|
Quoique leur habillement pourrait le laisser penser, ces hommes ne sont pas des militaires. Par contre, le panneau informatif est très professionnel. Il indique les règles de base en usage aux checkpoints, à savoir réduire la vitesse à 5 km/h, préparer les documents d'identité et du véhicule, éteindre les phares, allumer les feux de détresse, allumer le plafonnier central et ne pas descendre du véhicule. © Photo Thierry Birrer
|
Sur les routes importantes, les checkpoints sont souvent placés à des endroits stratégiques, soit pour voir de très loin, comme ici dans l'oblast de Vinnytsia, ou dans des virages afin de surprendre l'éventuel attaquant. © Photo Thierry Birrer
|
A Bucha peu de temps après le départ des troupes russes de la région de Kyiv. © Photo Thierry Birrer
Dans la catégorie des incompréhensions liées à la maîtrise de la langue, il y a la traversée en mars 2022 de ce point de passage à l’est de la Transnistrie (partie de la Moldavie annexée par la Russie en 1991) dans une région alors déserte. Du fait du choc émotionnel créé dans le pays par la tentative d’invasion, l’effondrement de la région de Kherson saisie par l’armée russe en 24 heures seulement, les difficultés importantes d’approvisionnement en carburant et la situation du nord de cette partie de l’oblast (la région) d’Odessa, à moins de 180 kilomètres des troupes russes les plus avancées à Mykolaïv, personne n’utilise les routes. C’est assez surréaliste de rouler près de trente minutes sans croiser le moindre véhicule, sans voir personne dans les quelques bourgades traversées et de tomber d’un seul coup, à l’entrée d’une minuscule bourgade de quelques maisons, sur un amoncellement de sacs de sable et de pneus usés posés sur des plots de béton tels ceux utilisés lors des travaux autoroutiers pour délimiter provisoirement des voies de circulation. En cette fin de matinée, trois personnes sont de faction. Un drapeau ukrainien flotte au vent froid. Un homme âgé fume, adossé contre les sacs de sable. Un homme en treillis militaire me fait signe d’avancer à sa hauteur et un second vient se placer juste devant mon capot. Ce second, également en pantalon militaire mais en parka bleu sombre, est en fait une jeune femme. Très jeune, je ne lui donne pas 20 ans. Elle campe bien droit devant mon capot, une Kalachnikov en bandoulière. Visiblement personne ne lui a dit que ce n'est absolument pas la position à adopter lors d’un contrôle ; il suffit que j’accélère brutalement pour qu’elle soit renversée avant d’avoir le temps de me mettre en joue. En prend-elle conscience ? Après un échange que je ne saisis par avec l’homme à ma gauche, celui-ci me demande de couper le moteur. Comme il ne parle pas anglais, il mime sa demande d’un geste au-dessus de mon capot pour signifier de l’arrêter. Par chance, je sais expliquer en ukrainien qui je suis, d’où je viens, pourquoi je suis ici et où je vais. Il demande mon passeport mais quelque chose cloche. Quelque chose entre elle et lui. Elle semble désigner mon capot moteur, il lui répond que je suis français. Elle insiste, il répète. Elle insiste encore. Je la sens inquiète, tendue, très sur la défensive. Ce n’aime pas ce genre de situation, c’est elle qui est armée. Pourquoi paraît-elle si inquiète ? Quand je demande où est le problème, je ne comprends pas la réponse de l’homme. Bien sûr, c’est à ce moment-là qu’il n’y a pas de liaison 4G pour avoir le traducteur Google. Il faudra plusieurs échanges pour que la tension redescende, qu’elle s’apaise, que je comprenne. La raison de son inquiétude pourrait prêter à sourire mais ce n’est pas drôle. A l’avant de mon capot, sous la mention PRESS, il y a le drapeau français. Cette jeune femme l’a interprété comme étant le drapeau russe. Oui, blanc/bleu/rouge et non pas bleu/blanc/rouge. Dans la tension du moment, la confusion arrive vite. En cas de conflit avec les Pays-Bas et le Paraguay ou avec la Pologne et l’Indonésie, je ne suis pas sûr qu’au fond des campagnes françaises, ceux qui pourraient être à l’entrée des villages sachent immédiatement distinguer qui est qui. Le souci dans le cas rencontré, c’est que c’est elle qui a la Kalashnikov. Si elle prend peur, elle panique et me voilà dans de sales draps.
Heureusement, ces anecdotes s’effaceront dès fin avril 2022 puisque plus aucun civil ne se trouvera sur un checkpoint. Mais le règlement spécifique du point de contrôle n’a pas changé en quatre ans, que l’on soit à dix kilomètres de la ligne de front ou à l’autre bout du pays : il est impératif de s’arrêter ou ne pas dépasser le 5 km/h, couper les phares, allumer le plafonnier quand il fait sombre (afin que ceux qui contrôlent distinguent qui se trouve dans la voiture), ne pas photographier ou filmer. C’est ce dernier point que je vais m’efforcer de ne pas respecter afin de garder trace de tous ces lieux, d’autant qu’ils sont très éphémères, plus des neuf dixièmes n’existant pas plus de huit semaines. Bien sûr, quand quelque chose est interdit, la première des choses est de ne pas se faire prendre. Cela ne m’arrivera pas, même si une fois ou deux je frôlerai la correctionnelle. Je pense que dans les premières semaines de l’invasion, j’ai pu photographier plus de dix pour cent des points que j’ai traversés. Ce qui donne une collection importante de checkpoints, ce qui fera, une fois la guerre terminée, la raison d’être d’un ouvrage qui en présentera une centaine.
|
A l'entrée du village de Solinka au sud-est de Lviv, des villageois montent la garde en mars 2022 . © Photo Thierry Birrer
|
A l'entrée ouest d'Ivano-Frankvisk en fin d'après-midi à la mi-mars 2022. © Photo Thierry Birrer
|
En mars 2022, devant la poussée de l'armée russe qui menace Mykolaiv, 110 kilomètres à l'est d'Odessa, l'armée utilise de lourds moyens pour établir des checkpoints capables de résister à des tirs d'artillerie et pouvant bloquer des chars. © Photo Thierry Birrer
|
Sur la route qui mène à Lviv quand on vient de la Pologne. Quoique les troupes russes ne peuvent pas venir de cette direction, le panneau routier a été maquillé et, dans un langage très ordurier, indique à l'envahisseur qu'il peut aller se faire voir quelle que soit la direction qu'il emprunte. Le drapeau rouge et noir est le drapeau de l’organisation des nationalistes ukrainiens. © Photo Thierry Birrer
|
Un point de contrôle à l'entrée de Vinnytsia en mars 2022. © Photo Thierry Birrer
|
|
Dans la campagne près d'Odessa, tout est bon pour interdire l'entrée du village. © Photo Thierry Birrer
|
|
|
|
Autres articles sur l'Ukraine :
|
|
|
|
|
|
|
|
|
|
Copyright Thierry Birrer 2003/2026 - Tous les documents de ce site sont soumis au droit d'auteur - Contact
|
Auteur-photographe et photoreporter – SIRET 33483171600082 – APE 90.03B.
Migrations, Sport automobile et équestre, Éducation, Social, Vie quotidienne, Industrie.
|